Délsolé de foutre un froid, mais j'apporterais de gros bémols, quand même.
Jean-Paul Hébert est spécialiste des bières ancestrales en particulier africaines, et ses contributions dans ce domaine-là sont excellentes. Dany Griffon est ingénieur brasseur, donc les aspects purement techniques sont en général corrects, même si à mon avis il se laisse un peu trop aller au jargonnage et à la technicité pour vraiment en faire une bonne vulgarisation. Voilà pour les bons côtés.
Et il y a tout le reste...
Le côté historique, géographique, typologie des bières, spécificités dans les différents pays etc. Et là, c'est un peu le problème habituel des gens qui écrivent sur la bière en langue française: on recycle de l'info prise ailleurs sans la recouper (problème courant des auteurs français : impossibilité d'accéder à des sources en langues étrangères pour cause de non-connaissances d'icelles) ni s'inquiéter de sa possible obsolescence.
Intéressant de voir répéter que la Samichlaus est une bière suisse, plus de dix ans après sa reprise par Schloss Eggenberg en Autriche (page 91)... ou de voir parler d'une Westvleteren "à capsule rouge" qui n'existe plus depuisquoi ? douze ans ? plus ? (page 25)... Intéressant aussi de voir (page 33) parler des micros-brasseries US en termes de bières aux fruits et aux épices, alors que leur apport majeur - et on est pas mal à le savoir ici - est du côté des houblons (variétés nord-américaines qui sont royalement ignorées de bout en bout) ! Intéressant d'apprendre que "les bières indiennes sont douces comme l'India Pale Ale" (sic! page 34), de voir parler de la ville de "Budejovicke (Budvar en allemand)" (re-sic!, page 41... c'est Ceske Budejovice, respectivement Budweis, d'où "Budweiser"), enfin, j'en passe et des meilleures, mon exemplaire est surchargé de notes au crayon du style dans les marges...
Il y a trop d'incohérences, aussi.
On parle, au fil des pages, tantôt de cinq, tantôt de six brasseries trappistes (pour mémoire, il y en a actuellement sept...)
Ou encore, page 61, je lis: "La bière rousse est produite avec du malt d'orge qui au cours de sa fabrication (au touraillage) s'imprégnera de substances colorées provenant de la combustion de matériaux organiques comme la tourbe"... (oui, donc avec l'électricité, impossible de faire des malts plus foncés ?) Et pourtant, on parle bien de Maillard et de la coloration par la chaleur lors du touraillage pages 125-126... Problème manifeste de rigueur éditoriale dans l'élimination des décalages entre les contributions des deux auteurs, mais parfois incohérences littéralement d'un paragraphe à l'autre. Page 83, on parle d'abord des Maredsous ("la 6 blonde, la 8 brune, la 10 triple") puis quelques lignes plus bas: "Abbaye de Maredsous est une bière foncée douce avec une pointe d'amertume". Euhhh. là, je me pose quelques questions par rapport au processus éditorial...
Stylistiquement parlant, il y a un certain nombre de remarques qui se veulent plaisantes mais induisent une interprétation erronée des faits historiques. Ou révèlent des interprétations purement spéculatives (Page 30, il est question d'une dénonciation généralisée de la bière par les auteurs romains, en mentionnant Tacite, alors que justement, Tacite est un des rares à en avoir parlé, et que ses informations sont souvent biaisées par des préjugés cocardiers, cf. les écrits de Terry Jones sur les barbares, par exemple).
Et le format question-réponses induit quelques questions parfaitement tirées par les cheveux juste parce qu'il y avait un truc à dire (cf. "Qui protège les brasseurs et les buveurs de bière ?" page 25, pour introduire un topo sur les divinités antiques et St Arnould) format nettement mieux maîtrisé par Conrad Seidl dans son
Bier-Katechismus (et pourtant je ne porte pas Seidl dans mon cœur en tant que personne...)
Bref, j'attendais de ce bouquin qu'il se distingue un peu de la médiocrité qui caractérise trop souvent la littérature brassicole francophone, et c'est une grosse déception.
Trop de spéculations et d'interprétations erronées présentées comme des faits, trop d'informations qui étaient valables il y a dix ans mais ne le sont plus, alors que le monde brassicole est tout sauf resté statique, et un manque de rigueur éditoriale qui laisse songeur... même si ce n'est pas, et de loin, le pire livre sur la bière à m'être passé entre les mains !!! (pour ça, il y a de solides prétendants au titre du côté des écrits de JC Colin, ou de l'étasunien Bob Klein)
Restent les parties sur les bières ancestrales africaines, pour l'essentiel excellentes et qui apportent vraiment de la substance. Peut-être eût-il fallu se concentrer sur ces aspects-là ? C'eût été, j'en conviens, plus difficile à vendre à un éditeur...
(PS: Accessoirement, je suis cité page 24, parce que JP Hébert a eu une copie de mon support de cours fait pour l'Ecole du Vin de Changins - et n'en a que fort peu fait usage, manifestement -... l'interprétation comme quoi le plan de l'Abbaye de St Gall décrit un monastère idéal n'est pas sortie de mon seul esprit malade, mais est attestée par une lettre accompagnant ce plan, fait qu'on trouvera aisément confirmé dans des sources tant en langue anglaise qu'allemande...)
Toutes les opinions se valent, mais certaines ont un budget marketing annuel de 100 millions d'Euros derrière elles. (Tim Webb)