Brasseurs du bout du monde/le Canada Arctique - 1ère partie : Différence entre versions

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Version actuelle datée du 23 janvier 2019 à 18:37

par : Jonah "Venari" Dewar "


Introduction


Je suis assez nouveau sur le forum (ndt: homebrewtalk.com). Je pensais même ne pas avoir grand-chose d’intéressant à dire pour faire un article, quand on m'a quand même suggéré d'écrire un sujet sur le brassage dans le grand Nord.

J'ai d'abord pensé qu'il n'y aurait jamais assez de contenu pour remplir une page du blog puis à force d'y réfléchir j'imaginais chaque fois plus de sujets à aborder pour en faire un article digne de ce nom.

La première partie de cet article ne parle pas vraiment de ma pratique du brassage, mais plutôt des facteurs qui ont influencé mon approche du brassage. L'environnement dont on dispose joue un rôle important sur le résultat de nos brassins, leur durée de vie et ce qu'ils nous coûtent.

Donc… voilà mon environnement :

Vue sur d'Igloolik

Vue de la ville depuis le cimetière...

 

 

RTENOTITLE

Igloolik, c'est TOUT là-haut!

 

D'abord, un peu plus d'informations sur là où je vis: la petite île d'Igloolik, nichée au pays des Inuits, loin dans le Canada Arctique : une faible population (c’est toujours plus que la plupart des communautés par ici) d'environ 2 400 personnes ce qui fait qu'à peu près tout le monde connait tout le monde. Je peux même traverser la ville et revenir en 30 minutes.

Faire des provisions se limite à ce qu'on peut trouver au magasin local Northern & Co-op. On trouve des pièces détachées au "pneu Canadien", ou bien à la décharge où il faut fouiller dans ce que les autres ont jeté. On y trouve des pièces auto, du bois de construction, des fournitures à peu près décentes, de la quincaillerie, du bois de chauffage et si vous êtes vraiment affamé de la nourriture avariée venue des épiceries voisines (très peu sont à ce point affamés, mais on sait que c'est déjà arrivé).

L'Internet est lent. Je même suis persuadé qu'il y a des terroristes dans des caves à l'autre bout du monde qui ont un meilleur accès internet que le mien. Une fois la limite des 10 giga-octets atteinte pour le mois, soit vous êtes basculé sur une connexion plus lente que le modem 56k (ça m'a pris plus de 30 minutes juste pour relever mes mails dans Outlook), soit vous payez 20$ par giga-octet en plus pour le reste du mois. Même avec un module pour bloquer les pubs dans mon navigateur, juste pour charger le forum cela peut prendre des heures.

Passons à la partie brassage de cet article. Il y a ici beaucoup de raisons pour lesquelles je ne devrais PAS brasser dans cette communauté et beaucoup moins pour lesquelles je DOIS le faire. Ces dernières sont plutôt compliquées à gérer ici, mais le fait que je sois sur ce forum, avec cette connexion, devrait être un bon indice de comment j’en suis arrivé là.

Cette ville a un approvisionnement en alcool limité. Il existe ici trois manières de s’en procurer :

En acheter auprès du Comité d’Education à l’Alcool

RTENOTITLE

Le bâtiment du Comité d’Education à l’Alcool

Le bâtiment du Comité de l’Alcool ne porte aucune indication. Pas besoin, tout le monde sait où il se trouve. C’est l’option la plus courante et aussi la plus chère. D’abord vous devez vous rendre au CEA et faire enregistrer votre commande. Ensuite, chaque Lundi, les membres du bureau les vérifient une par une puis les approuvent ou les rejettent en se basant sur vos problèmes connus avec l’alcool et si vous vivez ou non dans la même maison qu’une personne qui a été interdite par le Comité. Vous n’êtes autorisé à commander qu’une quantité limitée chaque mois (jusqu’à 12 unités toutes sortes confondues) et ils surveillent ensuite qui a commandé et combien. Si vous êtes sur leur liste «interdite», alors vous n’êtes même pas autorisé à commander. Nous l’appellerons la «liste noire».

Il existe plusieurs façons de vous retrouver sur cette liste noire. Il s’agit généralement soit de faire de la contrebande, soit de partager avec des inscrits sur la liste noire ou soit de se retrouver de manière répétée en cellule de dégrisement.

Une personne a été arrêtée à Montréal l’année dernière pour ébriété et a fini dans la liste noire d’Igloolik… elle y est toujours aujourd’hui. Plus il y a de gens sur cette liste, plus vous aurez de clients pour de l’alcool de contrebande, ce qui aboutit au final… à plus de gens sur la liste.

J’ai fait un jour une commande via ce comité et après avoir payé 300$ (dont 100$ à l’aéroport juste pour les frais de transport) pour deux bouteilles de rhum et un cubi de vin pas cher, j’ai décidé d’utiliser mon argent de manière plus rentable.

En passer en douce dans votre bagage à l’aéroport

C’est commun, mais avec la ACSTA, l’Administration Canadienne de la Sûreté du Transport Aérien à Iqaluit (ndt: autre ville du Canada Arctique) qui scanne les bagages, il n’y en a pas tant que ça qui arrive jusqu’à la communauté. Généralement il est ensuite seulement partagé avec les membres de la famille, même si certains pourront être tentés d’en revendre une partie. La demi-bouteille ou « mickey » (ce qui pour les américains fait référence à une bouteille de 375ml) partira alors autour des 150$.

Il y a des gens qui remplissent des bacs avec de l’alcool, le font rentrer comme bagages et se font ensuite des milliers de dollars en le revendant aux amis et aux proches.

 

En faire soi-même

Normalement les gens qui fabriquent leur alcool le font de manière... discrète. Mais en fait, moi compris, nous ne sommes que trois personnes en ville à faire notre bière et notre vin. Il n’est en fait pas vraiment conseillé de faire savoir en ville que vous avez votre propre production, sinon c’est la meilleure manière de vous faire cambrioler. Par chance, l’Inuit est petit, ce qui fait de moi le plus grand de la ville et si l’un d’eux voulait tenter d’entrer par effraction, j’aurais juste à m’assoir dessus!

Vous avez besoin d’une autorisation du Comité de l’Alcool pour commencer à brasser. J’ai eu l’autorisation verbale d’un des membres du bureau avant de commencer et informé la GRC (Gendarmerie Royale du Canada) que j’allais commencer à posséder de «grandes quantités» de bière et de vin dans ma maison (dans cette ville, un brassin de 20 litres est une grande quantité!).

 

Frais de port

Vivre dans une communauté éloignée dans le Canada Arctique veut dire payer constamment plus cher pour tout. Il n’y a pas de routes ce qui signifie que tout arrive par avion. Tout depuis la nourriture que nous avalons aux vêtements que nous portons vient par avions cargos. Du coup cela augmente considérablement les prix. Essayez de rechercher sur le net «prix de la nourriture dans le grand nord» et vous verrez les prix que nous payons, même sur les marchandises grassement subventionnées!

Mais le magasin n’est pas le seul endroit où nous payons plus cher qu’ailleurs. Les frais de port en ligne ont récemment augmenté sur des sites comme Amazon.ca et Costco. Une boîte de couches à 40$ reviendra à 160$ expédiée par Amazon. Etre membre premium n’est du coup pas une bonne idée une fois que vous avez entré une adresse dans une de ces communautés éloignées.

Par conséquent, les choses lourdes comme de l’Extrait de Malt Liquide et les commandes en gros de dextrose ou de malts coûteront cher en frais de port. Les houblons le sont moins, parce que le courrier vient en avions plus petits, mais tout bien comparé les frais restent finalement aussi chers. J’ai tendance à utiliser des vendeurs sur eBay qui font des frais de port gratuits au-delà d’un montant minimum, ou qui n’ajustent pas leur calcul de frais de port une fois que j’ai mis mon code postal. Ces vendeurs perdent pas mal d’argent au bureau de poste et je ne serais pas surpris qu’à l’avenir ils revoient leurs conditions de vente.

RTENOTITLE

Une petite partie du transport maritime annuel

Une fois par an, nous recevons un porte-conteneurs par la mer. Beaucoup de gens en ville font une commande annuelle de fournitures pour la maison (détergents, papier toilette, essuie tout, nourriture déshydratée, voire même parfois un véhicule). Sur la photo ci-dessus on peut voir ce qui a été sorti des deux derniers conteneurs. Des centaines de conteneurs maritimes ont été débarqués ici la semaine dernière. Si j’avais eu pour projet de rester ici plus longtemps, j’aurais définitivement commandé une caisse remplie d’extrait de malt liquide et sec, de dextrose, de malts, de houblons et de tout ce que je pourrais imaginer utile pour assouvir ma passion. J’aurais le pipeline à bière avec la plus grande réserve de tout le territoire! Quoi qu’il en soit, c’est un investissement de départ important et le coût de la vie est relativement élevé. J’ai déjà eu à débourser au magasin 50$ pour un sac de 2kg de poulet! Et puis, je n’ai jamais pu mettre beaucoup de côté.

 

Dépendance

C’est plutôt la dépendance dans le grand nord le problème. Tout ce qui va du sniffage de gaz à l’alcoolisme pose de sérieux problèmes ici. Une école à Cap Dorset a récemment brûlé entièrement à cause de pré-ados qui sniffaient du gaz sous l’école (à cause du permafrost, tous les bâtiments sont construits sur des blocs à 1 mètre au-dessus du sol).

Et parce que l’alcool est disponible en quantité limitée, la modération n’est PAS ce qui caractérise ici le mieux la manière dont on boit ici. Je connais au moins une personne qui prend même un jour de congé à la réception de sa commande, juste pour pouvoir tout boire avant que quelqu’un ne lui vole. Certains ici, qui ont vécu dans le Sud, sont parfois surpris de voir si peu de gens boire alors qu’il leur arrive souvent de croiser quelqu’un de «fortement chargé». C’est parce que le concept de boisson sociale est totalement inconnu ici. Quand je dis que j’en ai assez après un ou deux rhum-coca on me demande «pourquoi?». Quand ma réponse est «je ne veux pas être saoul, je bosse demain» les gens sont complètement déboussolés.

Un des autres brasseurs amateurs en ville est marié à une alcoolique. Il m’a dit qu’en 2013, la porte de son local de brassage a été remplacée 7 fois parce que sa femme la défonçait pendant qu’il était parti au travail. J’imagine que depuis il a dû encore la remplacer de nombreuses fois (ndt: la porte).

Quand je fais du vin, la moitié qui revient à ma mère disparait en 2 jours. 15 bouteilles: en 2 jours! Je ne sais pas avec combien de personnes elle le partage finalement, mais sachant qu’elle n’est sensée partager qu’avec deux personnes, ça fait tout de même beaucoup de bouteilles qui s’évaporent en si peu de temps.

Il n’y a pas de bonne façon de le dire sans paraître insensible, mais je vais le dire tout haut: les Inuits ne savent pas boire! Il n’y a pas de juste milieu. Ils boiront jusqu’à ce qu’ils ne tiennent plus debout ou jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à boire. Ce qui m’amène au point suivant:

 

La Gendarmerie Royale du Canada

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Le fidèle coursier de la Gendarmerie

 

Non seulement je travaille à l’aéroport, mais en plus je travaille occasionnellement comme gardien de prison… et il y a BEAUCOUP de babysitting à faire par ici. Chaque fois que quelqu’un fait du grabuge, c’est évidemment parce qu’il a trop bu. La personne saoule est alors amenée au poste, ses affaires personnelles enfermées dans un casier, puis elle est mise en «cellule de dégrisement».

C’est là qu’on lui demande où elle a obtenu son alcool. J’imagine que c’est de là aussi que vient la plupart des renseignements sur la contrebande. Une personne saoule n’est pas réputée être très douée pour mentir, donc s’ils obtiennent un nom qui n’était pas sur la liste des gens qui ont fait récemment des achats auprès du Comité d’Education à l’Alcool, alors ils sauront qui ajouter sur leur liste noire.

Même si je reconnais que cette partie n’est pas vraiment en relation directe avec le brassage amateur, c’est la raison pour laquelle je suis prudent sur les personnes que j’invite à boire un verre. Si mes invités sont connus pour finir en cellule de dégrisement, alors adieu mon autorisation de brassage. Bien que je ne sais pas s’ils seraient capables de confisquer mon matériel, je sais que je perdrais à coup sûr mon travail à la prison et ce job paye trop bien pour que je me mette à distribuer de l’alcool à tout va. Aujourd’hui, seule la famille proche (ceux en qui nous avons confiance en tous cas) est invitée.

 

La contrebande

Je ne vais pas mentir, la tentation de vendre mes productions a été forte. Elle l’est toujours. Il n’y aurait pas assez de place sous mon matelas pour y mettre tout l’argent que je pourrais me faire. Quoi qu’il en soit, pour quelque étrange raison que j’ai même du mal à comprendre, je ne me suis pas encore mis à la contrebande.

Les seules raisons que j’ai pu trouver à cela sont mes deux travails. Si je cédais à la tentation, je perdrais illico mon habilitation auprès de la Gendarmerie Royale Canadienne et ne pourrais plus jamais travailler pour eux. Je perdrais également tous mes avantages à travailler pour une compagnie aérienne; vols à prix réduits, fret à prix réduit. Les patrons savent que j’utilise mes remises pour mes fournitures de brassage (je paye seulement 20% des frais de fret) donc si j’en venais à abuser de ces avantages pour tirer profit de la vente d’alcool, ces privilèges me seraient retirés aussitôt le rapport établi par la Gendarmerie. Je pense que j’aime trop mes plats chinois pour ça (je prends parfois l’avion pour aller me faire un resto et revenir le même jour).

Il y a tout de même des gens qui veulent m’offrir de l’argent en échange de quoi boire. J’ai d’ailleurs reçu un tas de coup de fils en pleine nuit de certains pensant pouvoir me convaincre de leur fournir une bouteille ou deux, et au moins une demi-douzaine de femmes m’offriraient même «d’autres formes de paiement» pour ça. Tout cela étant la conséquence des bavardages de ma mère avec ses amis dès que mes brassins sont prêts (je vis avec elle car par ici si vous ne vivez pas avec votre famille c’est que vous êtes une personne riche), ensuite ses amis en parlent à des amis, qui en parlent à leurs amis…

Un de mes amis d’Ottawa m’a fait récemment bien rire avec celle-là:

«Je vais bientôt avoir de tes nouvelles aux infos… Un nouveau baron de la bière est né dans une des communautés reculées du grand Nord canadien. Un vrai pourri qui se fait plein d’ennemis en volant les femmes de la ville…»

En résumé

Etant l’un des rares à avoir une réserve presque infinie de bière et de vin dans une si petite ville, cela m’a amené à aborder tout ça sous un autre angle du reste de la populace. Non seulement mon travail à la prison m’a permis de voir comment les gens se comportent quand ils sont saouls, mais d’être accroché dans la rue ou approché dans la file d’attente à l’épicerie m’a montré à quel point ces gens ont désespérément besoin de se procurer de quoi boire.

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Fin de la première partie... la suite ici : 'Brasseurs du bout du monde/le Canada Arctique - 2ème partie

Références