Un édit à portée très locale de 1516, en vigueur pour une année, et dont l'intention était, suivant les interprétations, soit d'assurer que le blé serve à faire du pain dans une période de disette, soit à mettre de l'ordre dans les plantes dangereuses (toxiques ou hallucinogènes, cf belladone, jusquiame...) incluses dans le gruit. Peu importe, ce truc avait sombré dans l'oubli assez vite.
Au passage, il n'y était pas question de levure, vu que la fermentation était encore peu comprise... donc si on voulait vraiment s'en réclamer, il faudrait faire de la fermentation spontanée.
Les Bavarois ont ressorti ce machin du placard au milieu du 19e siècle, à des fins purement protectionnistes. Quand la Bavière a été intègrée par la force au Reich (le premier ! l'Empire de Guillaume I) dans les années 1860, par un lobbying intense, les Bavarois ont réussi à faire progressivement appliquer le principe matl/eau/houblon/levure au reste de l'Allemagne.
La chose a tué des traditions anciennes de bières épicées ou aux fruits, qui ont totalement disparu d'Allemagne.
La loi actuelle en Allemagne oblige toujours à se restreindre à eau/malt/houblon/levure. Sauf que :
- Les sucres sont autorisés dans les fermentations hautes
- Des exceptions sont autorisées sur demande spéciale ou pour l'exportation (!)
- L'usage d'extraits de houblons est largement autorisé.
- La loi ne concerne que le brassage, pas le pré-traitement des ingrédients ou ce qu'on fait ensuite de la bière... genre boissons mélangées au cola, à la limonade etc.
Bref, plus grand-chose à voir avec le Reinheitsgebot, bein que les brasseurs allemands cultivent la confusion en parlant de l'un pour l'autre à tout bout de champ.
Les bières d'importation ne sont pas tenues de suivre ces directives, d'ailleurs, depuis le coup orchestré par Météor à la fin des années 80 pour porter plainte devant la commisison européenne.
Mais les brasseurs allemands qui voudraient s'y soustraire, et faire des bière sépicées, des bières au chanvre etc. se prennent en général rapidement leur association faitière sur le coin de la g... pour un rappel à l'ordre plutôt sec.
Résultat :
- Le brasseur allemand moyen a une idée très ferme de ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas faire. Et de fait, pratiquement outes les brasseries produisent quatre ou cinq bières au total, sur un répertoire d'une dizaine de styles "autorisés".
Il en découle que pour une bière de caractère conforme au Reinheitsgebot, on compte facilement six, huit, voire dix bières conformes mais franchement pas terribles. Bref, pas un gage de qualité, surtout que la Grande-Bretagne ou la Belgique nous prouvent facilement qu'on peut faire de grandes bières sans s'enfermer dans pareil carcan...
- La longue tradition de protectionnisme a entamé la capacité de concurrence des brasseries allemandes, qui se retrouvent en surcapacité, à propduire à perte des bières premier prix pour les supermarchés, et le smultinationales comme inBev ou Heineken ont pu se tailler des parts de marché appréciables en un temps record, par rachats...
- Le buveur de bière allemand est souvent d'une inculture incroyable, persuadé de la supériorité de principe de la bière allemande, grâce au Reinheitsgebot, du genre à te dire que la Westmalle, c'est juste bon à décaper les chiottes... (j'exagère même pas) et à s'énerver beau grave quand tu lui explique que le Reinheitsgebot, c'est une arnaque.
Du coup, c'est impossible de les mobiliser pour qu'ils défendent leurs brasseries locales et leurs spécialités...
Bon, y'a quand même des dissidents, souvent des Autrichiens, des Suisses-Allemands... ou des brasseurs amateurs ! qui parlent avec un sourire acide d' "Einheitsgebot" ("édit d'unité") ou de "Reinheitsverbot" ("interdiction de pureté")
Voilà...
Il n'empêche que pour l'essentiel, la bière produite localement en Allemagne est d'une qualité objective exceptionnelle.
Que les bières en fût, filtrées, mais rarement pasteurisées, ont une fraîcheur, une netteté en bouche rarement rencontrées ailleurs, que la tradition de la Spundung pour la prise de mousse donne des effervescences splendides de finesse, et que le tirage sous gaz mixte (avec des tireuses "normales"), donne une bière qui n'agresse pas la langue par sa gazéification.
Bref, y'a encore de sacré pieds à prendre avec de bêtes pils pression, ou avec de la Kölsch ou de l'Alt en tirage direct du fût de bois.
Faut juste aller sur place et consommer local.
Prosit !
Laurent
PS : "Deutschland über Alles" est toujours l'hymne national allemand. Certaines strophes, trop guerrières, en ont été sabrées en 1954, à la fondation de la RFA, pour être plus en accord avec une culture qui se veut profondément pacifique, et qui l'est de fait passablement.
Dans le genre, si on devait se baser sur la Marseillaise pour juger de la culture française... s'pas ?




